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MONTALEMBERT, LE COMTE DE II Colonies de Luxeuil en Rauracie Avant de quitter la Séquanie, remontons dans le pays des Rauraques (l'ancien évê- ché de Bâle). Là, au bord de ce sillon étroit et profond que creuse le Doubs dans les entrailles mêmes du Jura, sur la limite actuelle de la Suisse et de la Fran- che-Comté, à l'endroit où cette rivière, après avoir coulé depuis sa source du mi- di au nord, se détourne subitement vers l'ouest, avant de se replier au sud, et forme ainsi une sorte de presqu'île qu'on nomme encore le clos du Doubs, nous trouverons la petite ville de Saint-Ursanne. Elle est née du choix qu'avait fait de cette âpre contrée un autre disciple de Colomban, pour y vivre dans la solitu- de. Ursicinus, dont on a fait Ursanne, était probablement Irlandais, puisqu'il sortit de Luxeuil avec Colomban; mais, comme Gall et Sigisbert, il ne le suivit pas en Italie, et après avoir fondé une petite chrétienté sur les rives fertiles du lac de Bienne, il aima mieux se fixer dans les rochers escarpés et couverts de sapins qui dominent le cours supérieur du Doubs. En grimpant à la suite de leur bétail égaré, dans les plus inaccessibles recoins de ces gorges sauvages, des pâ- tres le découvrirent un jour, et racontèrent en descendant qu'ils avaient trouvé, au plus haut des montagnes, un homme hâve et maigre, comme un autre saint Jean- Baptiste, qui devait vivre en communauté avec les ours, lesquels fournissaient à sa subsistance. De là sans doute la qualification d'Ursicinus ou d'Ourson, qui a remplacé le nom celtique du moine Irlandais. Comme toujours dans les annales de la propagation monastique, ces grands exemples de mortification et de courage spirituel, qui excitaient l'admiration et la sympathie des uns, soulevaient la dérision et l'hostilité des autres. Un riche habitant du voisinage attira chez lui le solitaire, sous prétexte de l'entendre prêcher; et lui ayant fait boire du vin, dont il n'avait nulle habitude, le pauvre saint en fut bientôt incommodé et demanda à se retirer. Alors l'hôte perfide, avec toute sa famille, se mit à siffler le moine avec de grands éclats de rire, en le qualifiant de glouton, d'ivrogne et d'hypocrite, et en le dénonçant comme tel aux populations d'alen- tour. Ursanne maudit la demeure du traître, et regagna sa solitude. Cette aven- ture ne le discrédita point: loin de là, il eut des disciples, et le nombre croissant de ceux qui voulaient vivre comme lui et avec lui l'obligea à quitter les chaumières qu'il avait d'abord construites sur les hauteurs pour venir bâ- tir son couvent dans le fond du défilé et sur le bord de la rivière. On remar- que qu'il y avait un logement pour les pauvres malades, et qu'il entretenait des bêtes de somme destinées à aller chercher ces malades à distance et à tra- vers les rudes sentiers de ces montagnes. (1) Le petit monastère que notre Irlandais avait fondé fut repris après sa mort et occu- pé par une autre colonie de Luxeuil, que menait un jeune Trévirois de très-noble naissance, nommé Germain, et qui, à dix-sept ans, malgré le roi, malgré l'évêque, a- vait tout quitté pour fuir dans la solitude. Il était du nombre de ces recrues qui en venant s'enrôler à Luxeuil avaient effrayé l'abbé Walbert par leur multitude. Ce- lui-ci, ayant reconnu la capacité et la piété du jeune néophyte, lui confia la di- rection des moines qu'il envoyait dans une vallée du pays des Rauraques, dont Gon- doin, premier duc connu d'Alsace, venait de lui faire donation. Cette vallée, assez fertile et bien arrosée, était à peu près inabordable; il fallut que Germain, soit par un prodige, soit par des travaux auxquels il prit la principale part, ouvrît un passage à travers les rochers qui formaient l'accès du défilé. Ce vallon prit le nom de Moutier-Grandval, d'après le monastère qu'il gouverna longtemps, en même temps que celui de Saint-Ursanne. L'abbé de Luxeuil, avec le consentement de ses frères, avait expressément affranchi de toute obéissance envers lui ceux d'entre ses religieux qu'il destinait, sous l'autorité de Germain, à peupler ce nouveau sanctuaire. Dans le pays d'alentour, tout le monde aimait ce bienfaisant étran- ger, qui mourut victime de son zèle pour le prochain. Un nouveau duc d'Alsace, Adalric, s'était mis à opprimer les populations et à vexer de toutes les façons les moines de Grandval, en les traitant de rebelles à l'autorité de son prédéces- seur et à la sienne. A la tête d'une bande d'Alamans, aussi pillards que belli- queux, il s'approche du monastère: Germain, accompagné du bibliothécaire de la communauté, va au-devant de l'ennemi. A la vue des maisons incendiées et de ses pauvres voisins poursuivis et égorgés par les soldats, il éclate en larmes et en reproches. "Ennemi de Dieu et de la vérité, "dit-il au duc, "est-ce ainsi que vous traitez un pays chrétien ? et comment ne craignez-vous pas de ruiner ce monastère, que j'ai moi-même bâti ?" Le duc l'écoute sans s'irriter, et lui pro- met la paix. Mais comme l'abbé s'en retournait à Grandval, il rencontre sur son chemin des soldats qu'il entreprend également de prêcher: "Chers fils, ne com- mettez donc pas tant de crimes contre le peuple de Dieu !" Au lieu de les flé- chir, ses paroles les exaspèrent; ils le dépouillent de ses vêtements et l'é- gorgent ainsi que son compagnon (3). Le corps de ce martyr de la justice et de la charité fut transporté dans l'église qu'il avait fait construire à Saint-Ursanne. Déjà, dans l'intervalle écoulé entre la mort du fondateur de l'abbaye et celle du premier martyr de l'illustre lignée de Colomban, ce monastère écarté avait reçu l'empreinte d'un troisième saint, qui, sans avoir passé par Luxeuil, n'en avait pas moins subi l'ascendant du génie et de l'institut de Colomban. Vandrégisile était né près de Verdun, de parents nobles et riches, alliés aux deux maires du palais Erchinoald et Pepin de Landen, qui gouvernaient l'un la Neustrie, et l'autre l'Austrasie, sous l'autorité du roi Dagobert I, fils et successeur de ce Clotaire II, que l'on a toujours vu si favorable à Colomban et à ses disciples. Cette parenté devait valoir au jeune seigneur une position favorisée à la cour du roi, auquel il avait été recommandé (2) dès sa jeunesse. Il devint comte du palais, c'est-à-dire juge des causes déférées au roi, et proposé à la rentrée des revenus du trésor royal. Mais la puissance et l'ambition ne tenaient plus de place dans son coeur qu'avait gagné la contagion de tant de grands exemples déjà fournis par la noblesse franque. Renonçant à un mariage arrêté par ses parents, il alla se ré- fugier auprès d'un solitaire sur les bords de la Meuse. Or, les rois mérovingiens avaient dès lors imposé à tous les nobles francs la défense de prendre l'habit clérical ou monastique, sans leur permission, défense fondée sur l'obligation du service militaire dû au prince, laquelle était l'âme de l'organisation sociale des peuples germaniques. Dagobert vit donc de très-mauvais oeil qu'un Franc nourri dans la cour royale et investi d'une charge publique se fût ainsi dérobé, sans l'autorisation souveraine, aux devoirs de son rang. Il lui envoya l'ordre de reve- nir. Comme Vandrégisile, fort à contre-coeur, arrivait au palais, il vit un pauvre homme dont la charrette avait versé dans la boue devant la porte même du roi. Tous les passants le laissaient là, et plusieurs même lui marchaient sur le corps. Le comte du palais descendit aussitôt de cheval, tendit la main au pauvre voiturier, et tous deux ensemble relevèrent la charrette. Il entra ensuite chez Dagobert, au milieu des huées dérisoires de l'assistance, avec ses vêtements tachés de boue; mais il parurent resplendissants des feux de la charité aux yeux du roi, qui, tou- ché de cet humble dévouement, lui permit de suivre sa vocation, et interdit à qui que ce fût de l'inquiéter. (3) Délivré de ce souci, Vandrégisile alla se réfugier auprès du tombeau de saint Ursan- ne, qui se trouvait situé dans un domaine de sa maison, et dont il agrandit le mo- nastère. Là il s'appliqua à dompter sa chair par des austérités excessives; à lut- ter, par exemple, contre les tentations de sa jeunesse, en se plongeant pendant l'hiver dans la neige ou dans les eaux glacées du Doubs, et à y rester pendant qu'il chantait les psaumes. (4). C'était là aussi qu'il devait trouver la trace des enseignements et des exemples de Colomban; elle le conduisit des flancs du Jura, à travers les Alpes, jusqu'à Bobbio, où il admira la ferveur des disciples qu'y avait laissés le grand missionnaire irlandais. Ce fut là sans doute qu'il s'éprit pour la mémoire et l'observance de Colomban de cette admiration qui le détermina à aller jusqu'en Irlande, afin de rechercher dans la patrie du fondateur de Bobbio et de Luxeuil les secrets de la vie pénitente et de la voie étroite. Mais Dieu, dit un de ses biographes, le réservait pour les Gaules. Après un autre séjour très-prolongé à Romain-Moutier, qui venait d'être restauré sous l'influence de l'esprit de Colomban, il vint à passer par Rouen, où siégeait alors un saint et célèbre évêque, Ouën, qui l'avait autrefois connu à la cour de Dagobert, et qui, lui aussi, avait touché par un coin de sa jeunesse à cette action de Colomban, toujours si féconde, même après sa mort. Le métropolitain de Rouen ne voulut pas se laisser dérober un homme que lui recommandaient à la fois et sa vertu éprouvée et sa grande naissance. C'est ain- si que le biographe de saint Germain nous raconte que l'abbé de Luxeuil chercha longtemps, pour présider à la colonie de Grandval, un moine qui fût à la fois sa- vant, saint et de noble extraction. (5). Car on voit que la naissance semblait une qualité infiniment précieuse aux saints et aux fondateurs des institutions reli- gieuses d'alors, sans doute parce qu'elle donnait aux chefs de communauté le presti- ge nécessaire pour tenir tête, même matériellement, aux usurpations et aux violen- ces des grands et des seigneurs dont les possessions entouraient celles des nou- veaux monastères. L'évêque Ouën imposa donc les ordres sacrés à son ancien ami et compagnon, mais sans pouvoir l'empêcher de rechercher de nouveau la vie monastique. Seulement, il réussit à le fixer dans son diocèse, grâce à la munificence du maire du palais Erchinoald, qui abandonna à son cousin, non loin de la Seine, un grand domaine inculte et où l'on voyait encore, sous les ronces et les halliers, les rui- nes d'une ancienne ville détruite de fond en comble lors de l'invasion franque. (1) Velut alterum in deserto Joannem... Traditio est ursum super divi speluncam radices et herbas attulisse... Ut vino, cui minime assueverat, victus ludibrio exponatur... Crebo repetitis poculis urget... Gulae et Bacchi voraginem... exsibilandum propinare... Compendium vitae S. Ursicini, ap. Trouillat, Monuments de l'ancien évêché de Bâle. Porrentruy, 1852, t. I, p. 42. (2) Ex genere senatorum natus... Locum uberrimum, infra saxorum concava... Cernens abbas quod difficilis esset introitus eorum, coepit saxorum dura manibus quatere, et valvae utraque parte vallis patuerunt et sunt intrantibus patefactae usque in hodiernum diem... Inimice Dei et veritatis, ingressus es super homines christianos!... Per totam vallem cernens tanquam a luporum morsibus vicinos laniari et domus eorum incendio concremari, flevit diutissime... Nolite, filii mei, tantum nefas perpetrarer in populo Dei. Boboleni, Vita S. Germani, ap. Trouillat, Monuments de l'évêché de Bâle, t. I, p. 49-53, qui en a donné une version beaucoup plus complète que celle des Acta de Mabillon. - Un savant suisse, M. Alexandre Daguet, a lu à la Société d'Histoire de la Suisse Romande, le 5 juin 1846, un mémoire curieux, intitulé: Moutiers-Grandval, centre intellectuel au Moyen Age. (3) Cet usage de la recommandation, qui se retrouve dans la vie de presque tous nos saints moines du VIIe siècle, ne semble pas différer de celui qui a régné pendant tout le Moyen Age et surtout au XVIe siècle, dans la noblesse. Elle enrôlait ses fils parmi les pages des rois ou des principaux seigneurs, pour les y former à l'éducation militaire en même temps qu'à la vie sociale. (4) Comes constituitur palatii.. Ardore parentum honoribus plurimis valde sublimatus... Rex...pro eo quod ipsum hominem Dei in juventute in suo ministerio habuisset, volebat eum inquietare pro eo quod sine sua jussione se tonsorasset... Quidam pauperculus qui vehiculum ante portam ipsius regis demerserat... De equo quem sedebat cum velocitate descendens, et pauperi manum porrexit, et ipsum plaustrum simul de loco levaverunt. Prospicientes vero multi qualiter se inquinaverat de luto deridebant... Factus plus candens quam antea fuerat; pervenit in palatium regis et stabat ante eum et satellites ejus quasi agnus in medio luporum. Acta SS. O.S.B., tom. II, p. 502-514. (5) Si quando in ipsa visione nocturna per titillationem carnis illusionem habuisset... mergebat se in fluvium, et cum esset hyemis tempus in medio glacierum psalmodiam decantabat. Acta, etc., p. 506. (6) Coepit Waldebertus intra semetipsum tacitus cogitare si possit reperire de suis fratribus, ex genere nobili... qui ipsos monachos secundum tenorem regulae gubernare et regere deberet. Trouillat, op. cit., p. 52. Les moines d'Occident depuis saint Benoit jusqu'à saint Bernard. Deuxième édition. Tome deuxième. Paris, Jacques Lecoffre, 1863, p. 569-577.
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