ARTICLES DE JOURNAUX

La structure des villes et des maisons de
Suisse occidentale, témoin du passé
Regard sur l'architecture d'autrefois dans le Jura, à Bâle et à Berne
Dans le Jura et dans ses alentours, les demeures et leur emplacement évoquent le
Moyen Age, avec plus ou moins de fidélité selon les changements qui y ont été
apportés à travers le temps. Comme la tradition des derniers siècles a voulu
qu'on construise du nouveau à partir de bâtiments pré-existants, même les maisons
rénovées au fil des siècles gardent la marque de temps plus reculés.
Un remède contre la solitude
Ainsi, le fait que les logis soient étroits et collés les uns aux autres révèlent
plusieurs facettes des besoins et de la mentalité médiévale: d'un point de vue
pratique, d'abord, la population avait beau être clairsemée, les espaces de cons-
truction fiables n'étaient pas légion. "Les ruisseaux changeaient souvent leur
cours, il fallait donc s'en éloigner le plus possible pour éviter les inonda-
tions", explique Markus Schmid, du Service des monuments historiques de Bâle.
Coller les maisons permettait aussi d'économiser les murs. Et puis, la solitude
n'avait vraiment pas la cote en ces temps rudes: on se serrait pour mieux se
défendre contre l'ennemi, pour créer une densité de population et ainsi un pôle
d'attraction, et enfin pour éviter l'horreur de la marginalisation. "Vivre seul
à cette époque, c'était comme être banni, souligne le conservateur des monu-
ments historiques du canton du Jura, Marcel Berthold. Ca pouvait mener jusqu'à
des accusations de sorcellerie..."
A ces raisons générales de construire étroit et resserré, s'ajoutent des explica-
tions propres à certaines villes. Berne, par exemple, contrairement à Bâle, n'a
pas été bâtie petit à petit au fil des siècles mais est surgie d'un coup, selon
la volonté de son fondateur le duc de Zaeringen, à la fin du XIIe siècle. Cons-
truite sur une presqu'île, elle ne pouvait à l'origine ne s'étendre que sur un
espace limité. Plus tard, lorsqu'il est devenu possible pour les propriétaires
de s'étendre un peu, la valeur protestante de la modestie en a dissuadé plu-
sieurs de construire grand. "Il y a tout de même eu à une certaine époque quel-
ques maisons qui ne se touchaient pas, affirme le professeur Yolker Hoffman, de
l'Institut d'histoire de l'architecture de Berne. Mais à partir du XVe ou du
XVIe siècle, on construit vraiment collé.
Construire haut pour beaucoup de monde
Ainsi on ne voit que la façade des palais, qui s'insèrent dans le tissu urbain.

Bâtir étroit impliquait de bâtir en hauteur, à des époques où les maisons logeaient
de petites sociétés. A Berne, note le conservateur des monuments historiques de la
ville Bernard Furrer, la famille élargie de tantes et d'oncles ainsi que les do-
mestiques portaient à une vingtaine le nombre d'habitants d'une demeure; à Bâle,
ville de commerce par excellence, les maisons médiévales abritaient le personnel
de l'artisan. "Au rez-de-chaussé se trouvait la boutique, explique Markus Schmid.
Les maîtres étaient installés au premier étage, les employés pouvaient loger au
second et les servantes au troisième."

Assez serrée, la structure de base des villes médiévales s'est quelque peu dégagée
à la Renaissance lorsqu'on a détruit des maisons pour en construire d'autres à
leur place. Ainsi, à Porrentruy, l'arrivée du prince-évêque de Bâle chassé dans
la foulée de la Réforme s'est bien fait sentir. "On a détruit tout un quartier
pour loger le prince et son entourage" explique l'architecte cantonal du Jura,
Laurent Theurillat. Déjà, le prince-évêque avait laissé sa trace à Bale: encore
aujourd'hui les alentours de la cathédrale, qui abritaient ses administrateurs,
se démarquent par leur aspect cossu et spacieux.


Mais qui veut retrouver intacte l'atmosphère médiévale peut visiter
Saint-Ursanne. Délaissée par les bâtisseurs dès la Renaissance, la
petite bourgade s'est appliquée à demeurer un témoin des plus fidè-
les du lointain Moyen Age. (sb)


Autres temps, autres teintes
Longtemps disparues, les couleurs sont revenues, depuis quelques années, sur les volets des maisons suisses. Elles n'ont pas fait l'unani-
mité, certains les réprouvant au nom de l'authenticité, en partie à tort, puisque la mode des maisons colorées fait partie de l'histoire
architecturale, avec justesse cependant dans la mesure où les teintes choisies ne sont pas toujours celles des siècles passés. Mais de-
vraient-elles l'être ? Ca, c'est une autre question. On s'est mis à peindre les façades et les volets des maisons au Moyen Age, pour les
protéger des intempéries. La coutume était en vigueur en Allemagne, dont le Jura a commencé à subir l'influence dès le XIe siècle. Seules
les couleurs naturelles pouvaient être fabriquées: on retrouvait donc des maisons jurassiennes peintes en rouge, en brun et en vert, rap-
porte le conservateur du patrimoine historique Marcel Berthold. A Bâle, le jaune et le brun-orange étaient aussi à l'honneur, ajoute
l'architecte du Service des monuments historiques Markus Schmid; un étranger, de passage dans la ville rhénane dans le cadre du Concile
de Bâle, en 1405, écrivait d'ailleurs que les maisons étaient colorées "comme des perroquets". Mais Berne s'est vue empêchée de suivre la
mode des coloris dès le XVe siècle, à cause de la molasse grise dans laquelle on avait reconstruit ses bâtiments à la suite du grand in-
cendie de 1405; la pierre, choisie parce qu'on la trouvait facilement aux alentours de la ville, se prêtait mal à la peinture.
Les couleurs du carnaval
La Réforme a banni la couleur dans plusieurs villes protestantes de Suisse, et Bâle s'est pliée à la nouvelle discipline durant un certain
temps. Ainsi, au XVIIIe siècle, on n'y retrouvait plus que du gris. "Mais le Bâlois est toujours resté amateur de fêtes et de couleurs",
affirme Markus Schmid en évoquant le carnaval auquel les citoyens n'ont jamais renoncé et le flamboyant Hôtel de Ville. Jamais vraiment
perdu, le goût des couleurs a fini par resurgir et par s'imposer.

Dans le Jura, on revient depuis quelques années à la mode multicolore en élargissant considérablement la
palette originale. Ainsi, les vieilles villes de Delémont et de Saint-Ursanne présentent des couleurs
qui ne sont pas celles des cités médiévales et qui témoignent plutôt, selon Marcel Berthold, de la
"pluriculture" des Jurassiens. Les gens voyagent, explique-t-il, et choisissent pour leurs maisons des
couleurs vues sous d'autres cieux. "Pas nécessairement adaptées à la luminosité jurassienne", précise le
conservateur du patrimoine, une pointe de regret dans la voix, en parlant des coloris roses et violacés.
Mais n'est-ce pas l'histoire architecturale qui continue ? "Des gens nous disent que si, jadis, on avait
écouté les défenseurs du patrimoine, on n'aurait jamais rien construit ni changé", concède-t-il avec
humour. (sb)

Le Quotidien Jurassien, 16.02.1998

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