GHETE
EVENEMENTS
HISTORIQUES
LA GUERRE DE TRENTE ANS
L'Europe à feu et à sang
Voulant faire rentrer dans le rang, c'est à dire dans la religion catholique son subordonné, le roi de
Bohème "égaré" dans la religion calviniste, l'Empereur d'Allemagne, Ferdinand entre en campagne, écra-
se, avec le concours de la Ligue catholique, les troupes protestantes commandées par l'Electeur Palatin
Frédéric V à la Montagne Blanche, le 8 novembre 1620. Ce n'est là que le premier acte de cette longue
guerre qui va durer trente ans au centre de l'Europe.
Peu à peu cette guerre s'approche de l'Alsace, de la Franche-Comté, de l'Evêché de Bâle, donc du Clos
du Doubs. Elle va provoquer destructions et massacres à un niveau rarement atteint dans notre histoi-
re, quand, le roi de France, Louis XIII, poussé par le Cardinal de Richelieu, notamment après la Jour-
née des Dupes du 10 novembre 1630 intervient, s'appuyant sur les troupes protestantes du roi de Suède
Gustave-Adolphe et les chefs de guerre Bernard de Saxe-Weimar, Horn, Wallenstein, pour abattre, au
moins limiter la puissance des Impériaux de Ferdinand II, puis Philippe IV d'Espagne et de leurs gé-
néraux, de Tilly et Gallas. A l'intérieur de cette Guerre de Trente Ans, la partie liée à l'interven-
tion directe des troupes françaises se dénomme la Guerre de Dix Ans. Cette guerre accompagnée de la
peste, de famines, de révoltes paysannes, laisse le pays exsangue lors de la fin des épisodes mili-
taires et diplomatiques au Traité de Westphalie du 24 octobre 1648, rendant notamment la Franche-
Comté à l'Espagne, mais laissant l'Alsace à la France.
Au début de ce XVIIème siècle, schématiquement, la région du Clos du Doubs ressortissait de trois cen-
tres de pouvoirs, l'Evêché de Bâle pour la boucle du Doubs vers Saint-Ursanne, l'Alsace pour les terres
de Montjoie et la Franche-Comté pour Saint-Hippolyte et Maiche. Cet ensemble, unis par la religion ca-
tholique, était alors rattaché directement ou indirectement au camp des Impériaux et fut relativement
épargné lors des premiers épisodes de la Guerre de Trente Ans. Une alerte eut toutefois lieu en 1622
quand Mansfeld et ses troupes protestantes vinrent ravager la basse Alsace. Le malheur arriva avec
l'irruption directe de la France dans le conflit, motivée par la défaite des troupes suédoises à Nord-
lingen, le 6 septembre 1634. Les troupes françaises envahissent l'Alsace; la France s'allie aux Provin-
ces Unies des Pays-Bas, à Bernard de Saxe-Weimar, et déclare la guerre à Philippe IV d'Espagne le 12
mai 1635. L'ensemble du Clos du Doubs comme les régions avoisinantes est alors soumis au va-et-vient
incessant des troupes amies et ennemies, qui toutes vivent sur l'habitant et commettent mille exactions
de tous genres. Des épisodes de cette terrible guerre ont été relatés dans divers ouvrages. Au plus
proche du Clos du Doubs, entre Valoreille et Alle, le livra magnifique de Marie-Thérès Boiteux, "Les
renards cuisent au four" paru en 1991, nous donne un excellent aperçu des malheurs et de la façon de
vivre dans notre région en ce temps-là.
Dans les pages suivantes Bruno Jeannerat de Montenol, nous livre le résultat de ses recherches sur les
évènements de cette période concernant la région de Saint-Ursanne et le Clos du Doubs dont il est con-
servé trace dans des documents d'archives. Certes, cette relation historique est d'abord moins facile
qu'une présentation à travers un roman historique, mais aussi indispensable. Qu'il en soit remercié !
1634-1637, la prise de Saint-Ursanne
En 1632, la guerre devient plus proche du Clos du Doubs. En effet, un des généraux du roi de Suède,
Gustave Adolphe, le général Gustave Horn, envahit l'Alsace. En 1634, les troupes françaises prennent
le relais à partir de la Lorraine, et bientôt viennent prendre position dans l'Evêché de Bâle à la
demande du Prince-Evêque Jean-Henri d'Hostein qui a versé une rançon pour éloigner les Suédois de
Porrentruy. Mais la protection française va tourner en occupation avec toutes les contraintes. Bruno
Jeannerat nous présente alors la situation à Saint-Ursanne et aux environs.
En juin 1634, deux compagnies françaises du marquis de Bourbonne occupent le châ-
teau et la ville de Saint-Ursanne, commandées par les capitaines Labarière et
Cadaniel.
Comme dans tous les villages, Epauvillers organise sa défense: on emmène les gens
et les biens dans la forêt. On élève quelques cabanes en bois pour s'abriter et
on élève des barricades pour empêcher l'accès.
Les habitants de Montenol, Ravine, Montmelon et des fermes avoisinantes, ont droit
de refuge en ville de Saint-Ursanne.
Le 14 avril 1635, des Hongrois arrivent à cheval, en avant-garde de l'armée impé-
riale. En Ajoie, ils parcourent la campagne en pillant et rançonnant les paysans
déjà appauvris par le passage des Français. Chefs d'une troupe d'Ecossais débau-
chés, les colonels Forbes et Hébron ravagent tout sur leur passage. A Epauvillers,
ils saccagent les maisons abandonnées. La population songe à se venger.
La vengeance d'Epauvillers
Le 13 octobre 1635, le commandant de la garde stationnée au château de Saint-Ursan-
ne, se rend à Porrentruy pour faire la fête avec les autres officiers suédois et
français. Les bourgeois d'Epauvillers et de Saint-Ursanne profitent de l'aubaine
pour prendre leur revanche.
Privée de ses chefs, la garnison a été ravitaillée en vin et les soldats s'adon-
nent à la beuverie. Les bourgeois s'introduisent dans la forteresse et égorgent 23
de ces ivrognes, les autres réussissant à s'enfuir sans armes dans la forêt. La
colère du commandant va-t-elle faire tomber des têtes dans le Clos du Doubs ?
Sous la protection des Impériaux
Au début de décembre 1635, les Impériaux (catholiques) passent le Rhin à Bâle. Ils
envahissent l'Evêché de Bâle, chassent Suédois, Français et Ecossais et finissent
par s'installer au château de Saint-Ursanne. Une compagnie allemande catholique,
commandée par le baron de Reinach, protège le Clos du Doubs. Le commandant de
Montbéliard, comte de la Suze, ne pourra pas couper de têtes à Saint-Ursanne car
il meurt d'apoplexie. Le nouveau gouverneur, le comte de Grancey, ne pourra pas
attaquer Saint-Ursanne ni venger ses soldats: il est trop occupé par les Impériaux
en Franche-Comté et toute l'année 1636 se passe sans trop de soucis.
1637, l'année de guerre
Les troupes stationnées à Saint-Ursanne attaquent les convois de ravitaillement qui
passent les Malettes. Venant de Tavannes par la route de Saulcy, les chariots tran-
sitent par la Caquerelle pour aller vers Cornol et Porrentruy.
Au début de 1637, le gouverneur français tente une ruse pour déloger les Impériaux
de Saint-Ursanne. Il propose le renvoi de la garde, mais sans succès. Il met le feu
à la tour de garde érigée au sommet des Rangiers et fait trois prisonniers.
Au printemps 1637, les soldats français attaquent le château et la ville de Saint-
Ursanne, du haut d'Outremont et par les Gripons. Les boulets ouvrent des brèches
dans le mur d'enceinte de la ville. Les mousquetaires donnent l'assaut.
Saint-Ursanne est prise
Freinés un moment par les paysans descendus de Montenol, les soldats français en-
vahissent la ville dont les habitants s'enfuient vers les forêts voisines. Le ca-
pitaine prussien fait la reddition de ses troupes au château après avoir reçu la
garantie d'une vie sauve.
1637-1640, la guerre au Clos du Doubs
Bien que les Confédérés suisses aient interdits l'intrusion des troupes de leurs alliés de France et de
Suède sur le territoire de l'Evêché de Bâle, bien que les grandes villes comtoise comme Dole, résistent
à la conquête de la Franche-Comté par la France, les troupes franco-suédoises d'une part, impériales
d'autre part, formées de mercenaires de toutes origines, accompagnées de la peste, se jettent sur les
petites villes comme Saint-Ursanne qui leur servent de cantonnement et sur les villages alentours pour
se ravitailler et donner libre cours à leur cruauté. Une fois Saint-Ursanne prise, c'est alors le sort
du Clos du Doubs jusqu'à ce que la famine les en chasse.
Le 5 août 1637, le commandant des troupes françaises, le comte Jacques de Grancey,
rassemble tous ses hommes et va conquérir le château de Chauvilliers. Il l'incen-
die. Puis il se dirige vers Saint-Hippolyte où il échoue. Attaqué au passage du
Doubs près de Soulce, par les habitants du Clos du Doubs, il doit s'enfuir en dé-
bandade, abandonnant canons et bagages.
Villages rayés de la carte
D'autres parties de l'Evêché sont occupées par les Franco-suédois. A Saint-Brais,
après un passage de troupes suédoises qui avaient tout pillé, des troupes fran-
çaises arrivent en décembre 1637. Excédés, les soldats mettent le feu et détrui-
sent si bien le village de Planey où se trouvait l'église dont dépendait Saint-
Brais, que les habitants renoncèrent à reconstruire ce village de Planey.
Ne trouvant plus à se nourrir, les troupes françaises quittent la campagne de la
région. Notre pays complètement ruiné n'intéresse plus des armées indisciplinées
qui se livrent au pillage. Une garnison reste présente à Saint-Ursanne.
Refaire du pain
La population avait donc été décimée par les armes, les épidémies et la famine.
La soldatesque s'était emparée du bétail et de toutes les réserves. Les paysans
doivent alors aller chercher des semences à dos d'homme jusqu'à Tavannes. Sans
animaux de trait, on s'attèle à six ou huit hommes pour labourer. Hélas, la pre-
mière récolte est une misère tant les souris et la vermine pullulent.
Ce n'est qu'en 1640 qu'on peut refaire du pain. Mais il faut encore le partager
avec les hommes de la garnison du marquis de Castelmont.
La paix
En 1648, la paix est enfin signée à Münster en Allemagne. Ce n'est que le 26 juil-
let que les garnisons sont toutes retirées du Jura et donc de Saint-Ursanne. Le
pays essaie de se relever de ses ruines et de panser les innombrables blessures
subies depuis près de dix années de malheurs.
Retour à la vie à Epauvillers
La vie reprend peu à peu son cours, car la population a beaucoup diminuée. Epau-
villers ne compte plus que 58 foyers avec 175 personnes. Plus de 100 paroissiens
sont morts en vingt ans.
Mais bientôt les champs sont remis en culture, les maisons relevées et la popula-
tion augmente rapidement. Après la tempête, Epauvillers se relève: 675 enfants
vont naître de la fin de la guerre à 1692, alors que 204 décès sont enregistrés.
125 nouveaux ménages se sont installés pendant cet après-guerre. Les plus anciens
registres paroissiaux recensent plusieurs familles nombreuses. Ainsi, Philippe
Vallat, époux d'Henriette Billieux, a huit enfants; Jean Perrin et Marguerite
Maître-Piquerez en ont 7; il y en a huit chez Etienne et Aloyse Jeannerat-Piquerez
et 9 chez Germain et Germaine Jeannerat-Moirandat, ainsi que 12 chez Ursanne et
Vérène Maître-Jobin à Essertfallon. Beaucoup d'autres familles comptent 6 ou 7
enfants.
Jean-Claude Petitat fut curé d'Epauvillers de 1652 à 1693. Né à Porrentruy le 2
juillet 1628, il devint doyen du Chapitre rural d'Ajoie en 1667. Il a reconstruit
la tour de l'église d'Epauvillers et il a installé une cloche. Une plaque apposée
sur le mur de la tour en rappelle le souvenir: "Deo ac Dei paroc divoque Arnulpho
Jo CI Petitat erexit 1667". Les sonneries de cloches annoncent le retour de la
vie et en 1710, apparaît un régent d'école, Servais Maître.
Rançons et règlements de comptes
Cette guerre, comme beaucoup d'autres guerres est faite d'opérations militaires, de mouvements de trou-
pes, mais aussi de rançons, même de règlements de comptes. Bruno Jeannerat nous en signale un exemple
survenu à Soubey.
De Chercenay à Soubey
Au début du XVIIème siècle, l'antique église de Chercenay regroupe encore les ter-
riens des rives du Doubs, de Chervillers à l'amont à Lobschez.
Mais Chercenay n'est qu'un hameau. Et quand les attaques du temps obligent les pa-
roissiens à démolir cette ancienne église en 1632, il est alors décidé de rebâtir
l'église de Soubey, un peu gauchement semble-t-il, pusique la voûte s'effondra au
mois d'août 1633.
Jean-Henri Desylans, moine à Saint-Ursanne, est le dernier curé à avoir desservi
la vieille église de Chercenay où il a succédé en 1624 à Conrad Frossard, et le
premier curé de Soubey. En 1635, il échange sa cure avec Claude Farine d'Ocourt
qui avait des jambes plus jeunes que les siennes.
Au feu !
En 1639, Soubey est donc un petit village qui reste dominé par sa neuve église.
Au soir du 1er avril, vers 11 heures du soir, les habitants de Soubey sont mis
en émoi par les cris d'Anna Choffat-Copin, épouse de Nicolas, meunier et maire
de Soubey: "Alarme, des soldats nous "éclairent", prenez tous la fuite" ("éclai-
rent" de la forme patoise "soldats en éclaireur").
Les gens se cachent dans la forêt où leur refuge est déjà préparé pour temps de
guerre. Comme l'on sait de (que) les armées se battent au loin de ce coin des
rives du Doubs, Jean-Henri Choffat se méfie. Il s'en va vers les moulins et a-
perçoit un début d'incendie sur le toit du moulin qui concurrence celui du mai-
re. Il découvre aussi une perchette munie d'une torche abandonnée sur les lieux:
l'incendie est criminel.
Jean-Henri Choffat est le beau-frère d'Anna. Or ils sont en mauvais termes. Il a-
vertit la population en fuite en criant: "Au feu !".
Mais le moulin au toit de chaume brûla entièrement et la femme incendiaire fit de
la prison.
QUELQUES REFERENCES
Histoire des Franches-Montagnes de l'abbé Prince.
Histoire de Saint-Ursanne et de la Prévôté de Mgr Chèvre.
Notices historiques de Mgr Louis Vautrey.
Histoire du Jura de P.O. Bessire.
Histoire manuscrite de la guerre des Suédois.
Vom Solothurnischen d'A. Quiquerez.
Archives de l'Ancien Evêché de Bâle.
Grimoires secrets de Georges Schindelholz.
Jette et rançon
Dans son histoire des Franches-Montagnes et de la Courtine, Paul Bacon rapporte
des éléments tirés du "Livre de Jette" de la Communauté de Saignelégier. Il in-
dique qu'au début de 1637, "Le comte de Grancey imposa aux habitants de la Pré-
vôté de Saint-Ursanne un tribut, pour payer et nourrir les soldats de la garni-
son; il se réserva le baillage des Franches-Montagnes pour son usage personnel".
A Saignelégier, les habitants furent imposés suivant leur fortune et ce document
de la "jette", nous renseigne sur le nombre de feux (97 dont 27 ont leur nom
précédé de la mention "héritiers", ou les "hoirs" ou la "relicte", indiquant le
nombre des familles décimées) et sur les patronymes bourgeois, des Guenin, Froi-
devaulx, Brahier, Fichefeux, Monnat aux Chipret... Une somme de 1348 livres 12
deniers devait être perçue; la "jette" rapporta 1050 livres.
Il donne aussi des extraits du journal de Guillaume Triponez des Bois qui écrit
en 1637: "La Montagne fut occupée par surprise. Le produit des vols des Suédois
se vendait à La Ferrière. Les Suisses étaient si échauffés d'aller acheter du
butin à La Ferrière qu'ils ont acheté dans des sacs de la mousse pour de la lai-
ne, et des sacs de cendre pour de la farine et, dans un coffre, le corps d'une
femme morte pour du linge".
Emmené prisonnier en 1645 à Benfelden par les troupes de Flekenstein, Guillaume
Triponez ne fut libéré que contre rançon de 400 pistoles.
in: AU CLOS DU DOUBS 08-94-03, p. 3-6, 4 ill.
retour
à la rubrique GHETE