GHETE
BONJOUR
- ANTHOLOGIE
INVITATION A ST URSANNE
Un saint hante ce paysage...
Venu de pays ténébreux.
Venu de loin, un saint rugueux
Ici créa un ermitage.
Raviver la foi qui se fane,
Convertir, ce fut le soutien
Et le destin, voué au bien
Du pittoresque Saint-Ursanne !
Pittoresque ? ô combien ! Saint-Ursanne, petite et paisible, inspirant la quiétude,
propice à l'art, à la poésie, au recueillement: une des rares petites villes moyen-
âgeuses de Suisse ayant conservé ses portes. Elle a pour l'âme sa merveilleuse é-
glise collégiale qui a retrouvé une jeunesse nouvelle après vingt ans de restaura-
tion.
Pour les yeux, elle a son site incomparable baigné par le Doubs, son ermitage, ses
remparts, les ruines de son château, ses ruelles tortueuses où se dressent encore
les très belles demeures des chanoines et prévôts, gages de la splendeur passée.
Elle peut s'enorgueillir d'être l'un des berceaux de christianisation du pays juras-
sien au même titre que Saint-Imier, Moutier-Grandval, Lucelle, Bellelay, etc.
Saint-Ursanne doit son nom, voire sa fondation, au moine irlandais Ursanne, disci-
ple de saint Colomban. Il était du nombre des moines qui furent chassés de la cé-
lèbre abbaye de Luxeuil vers l'an 600 par le roi Thierry II de Bourgogne: ces co-
lombaniens qui furent les "artisans" de la deuxième vague de christianisation
d'une grande partie de l'Europe après la chute de l'Empire romain.
Après bien des pérégrinations dans les Gaules et en Helvétie, il fixa sa dernière
demeure au bord du Doubs, fondant un ermitage et prêchant la bonne parole. Il
mourut en l'an 620 et, chose remarquable, sa dépouille mortelle repose toujours
dans un sarcophage sous le maître-autel de la collégiale de Saint-Ursanne. Gonza-
gue de Reynold, en 1914, en écrivant "Cités et villes suisses", dit que "le coeur
de ce pays bat dans le sarcophage où reposent les restes de l'apôtre irlandais".
En l'an du Seigneur 635, Wandrille, seigneur d'Austrasie, haut personnage du pa-
lais du roi Dagobert Ier, "découvrit" son tombeau, construisit une église dont
quelques pierres subsistent encore et fonda "sur ses propres terres de ses pro-
pres deniers" un monastère bénédictin qu'il dota de territoires assez importants
pour l'époque. Si saint Ursanne a donné son nom à la bourgade, saint Wandrille a
contribué pour une large part à son extension et à son rayonnement par la fonda-
tion de son monastère.
Ceci est en bref l'origine de cette charmante petite ville d'environ 850 habi-
tants. Au XIe siècle, le monastère fut supprimé et en 1119 on voit apparaître
un chapitre de chanoines qui subsista jusqu'en 1793. En 1139, la ville passe
entre les mains de l'évêque de Bâle et, en ce début du XIIe siècle l'église
collégiale devient également sa juridiction. Depuis cette date, Saint-Ursanne
partage le sort de l'évêché de Bâle jusqu'à la Révolution française.
Certes, Saint-Ursanne a perdu, à l'instar d'autres villes, ses anciens métiers.
S'il n'y a plus de tanneurs, de tisserands, de sabotiers, de cloutiers; si les
tic-tac de ses quatre moulins se sont tus, si le haut fourneau des forges de
Bellefontaine s'est éteint, si le charron, le maréchal, le cordonnier et les
flotteurs de bois ne sont plus que souvenirs, fort heureusement, d'autres in-
dustries se sont implantées dans la vallée du Doubs. Et, croyez-moi, chers lec-
trices et lecteurs, ce lieu paisible mérite une visite, car c'est l'âme de tout
un peuple qui se reflète en ses vieilles pierres.
Et, ces quelques lignes évocatrices méritent bien un envoi:
Prince des Enfers, je me damne
Et je suis à toi tel un vil chien
Si ces phrases disent trop de bien
Du pittoresque Saint-Ursanne !
Avec les respects et les sincères amitiés de Léon Migy-Studer, le modeste histo-
rien de Saint-Ursanne.
En souvenir de la Collégiale de Saint-Ursanne
A mon arrivée à Saint-Ursanne, en 1937, comme instituteur, j'avais 20 ans. Je tom-
bai amoureux, c'est un sentiment légitime à cet âge; oui, mais amoureux de la Col-
légiale. Et depuis, cette passion ne m'a plus quittée. En raison de la fascination
qu'exerça sur moi cet édifice, il m'a obligé à reconsidérer le moyen âge, époque
historique étudiée selon un aspect plutôt péjoratif dans les livres scolaires à
cette époque. Je venais de sortir de l'Ecole normale d'instituteurs et j'avais, à
ce sujet, probablement des préjugés. Cette église dont je faisais la connaissance
me força par sa présence réelle, concrète, journalière, à les balayer. Ce n'était
pas n'importe quelle église de village !
Elle s'imposait par son volume monumental, elle influençait ma conception de l'ar-
chitecture religieuse, elle m'entraîna à l'étude de l'art roman. En fait, elle me
plongeait dans la reconnaissance d'une période historique vieille, dans ce cas
précis, de quelques sept ou huit siècles, période qui allait me révéler ses fastes
et faire réviser mon jugement d'étudiant.
Grâce à l'ouvrage de l'abbé Chappatte, ancien vicaire de Saint-Ursanne, puis, bien
des années plus tard, à la remarquable étude de Claude Lapaire, directeur actuel
du Musée d'Art et d'Histoire de Genève, sur "Les constructions religieuses de
Saint-Ursanne", je me mis à observer les éléments principaux de la Collégiale; sa
nef centrale à plusieurs travées, ses nefs collatérales, l'élancement de ses pi-
liers à chapiteaux ouvragés, le système de voûtes à arcs diagonaux et doubleaux,
le choeur, la crypte. Et, en l'examinant de l'extérieur, j'admirais son vaisseau
et ses bas-côtés, ses arcs-boutants simples et ses contreforts solides, son clo-
cher massif avec toit en bâtière et surtout son abside polygonale bien propor-
tionnée et élégante. Il y avait là tout un problème d'équilibre des masses, une
question de dimensions des parties, une harmonie des lignes et des éléments. Je
n'oublie certes pas la contemplation du portail méridional. Comme le poète et
écrivain feu Camille Gorgé, ancien ambassadeur de Suisse au Japon, puis en U.R.
S.S., ami de Saint-Ursanne, je répète le dernier tiercet de son sonnet sur
Saint-Ursanne:
"Mais le bourg a son or; il a sa basilique.
Et Dieu ! comme elle est belle au porche où le sculpteur
Mêla sa foi romane à sa foi catholique.
Sa foi catholique
La foi catholique de toute une grande paroisse à population ouvrière pour la vil-
le, et paysanne pour les hameaux et les fermes des environs, une communauté
croyante qui se retrouvait régulièrement et fidèlement pour les offices domini-
caux, pour les cérémonies liturgiques, pour les processions nocturnes aux chan-
delles dans le cloître, pour les missions prêchées par des orateurs au verbe
sacré, pour les manifestations grandioses telles que la réunion de la province
suisse de l'Ordre des Chevaliers du Saint-Sépulcre avec nonce, cardinaux, évê-
ques, prieurs abbés et membres laïcs, pour l'inaugurationn des nouvelles clo-
ches en présence de l'évêque de Bâle, pour les premières messes des enfants de
la paroisse, en particulier pour celle de mon ancien élève Jean Houlmann, en
religion père Nicolas, de l'Ordre des Dominicains, plusieurs années durant prê-
tre-ouvrier à Paris et aujourd'hui en mission humanitaire quelque part dans
l'Inde mystérieuse et, souvenir personnel, à la fois triste et joyeux, pour
l'enterrement de ma mère et le baptème de ma fille, à quelques jours d'inter-
valle. Et j'en passe. Toutes cérémonies religieuses et solennelles célébrées
dans la grand'nef de la Collégiale, avec une nombreuse assistance et une gran-
de ferveur. Sans oublier le dernier acte historique accompli en ce lieu:
l'adoption définitive de la Constitution de la République et Canton du Jura
par l'Assemblée constituante dans sa séance de clôture.
Car la Collégiale reste un haut-lieu du Jura historique où les conséquences de la
Réforme et les troubles de la Révolution française ont fait disparaître l'abbaye
de Moutier-Grandval, foyer originel de notre Etat, le monastère cistercien de Lu-
celle, le couvent des Prémontrés de Bellelay. Elle, la Collégiale de Saint-Ursan-
ne, se dresse toujours majestueuse au coeur de la vieille cité prévôtale entourée
par les anciennes résidences des chanoines du chapitre, des familles bourgeoises,
et adossée à la paroi rocheuse qui la domine et la protège.
Sa foi romane
En Suisse romande, la Collégiale est soeur de celle de Payerne, de style roman,
remarquablement restaurée par l'Etat de Vaud et de l'Abbatiale Romane également
à Romainmôtier au pied du Jura vaudois, lieu oecuménique où, sous l'impulsion
du pasteur Dubois, les visiteurs entonnaient en choeur le Salve Regina et réci-
taient avec émotion le Pater Noster; enfin, en Valais, l'église fortifiée de
Valère à Sion. Je suis allée les voir pour reconnaître leur parenté avec l'édi-
fice jurassien.
J'ai continué mes itinéraires en France, car la ville de Saint-Ursanne se situe
sur le Doubs et cette rivière coule vers l'Hexagone où elle rejoint, après deux
cents kilomètre, la Saône, laquelle traverse, toutes eaux mêlées, la Bourgogne
et le Beaujolais - avec leurs grands crus -, pour se jeter dans le Rhône et des-
cendre vers le Midi provençal et la Méditerranée, foyer de notre civilisation
occidentale. Quel long parcours à travers des provinces fertiles et prestigieu-
ses où l'architecture romane fleurit en maints lieux célèbres. L'attrait pour
la Collégiale m'a incité à aller les visiter quelques années après la dernière
guerre mondiale, en plusieurs voyages merveilleux pour un amoureux des vieilles
pierres. Il me faut faire un choix dans mes nombreux périples. En Bourgogne,
tout d'abord, à l'église de la Madeleine de Vézelay, à Saint-Philibert de Tour-
nus, à Paray-le-Monial. Edifices magnifiques à vous couper le souffle tant est
grande l'admiration et imposante l'architecture. Après la Bourgogne, l'Auver-
gne, pays des volcans éteints, avec Notre-Dame-du-Port à Clermont-Ferrand, à
Orcival, à Saint-Nectaire et à Issoire, dans un circuit enchanteur. Et plus au
sud, la Provence où le style roman a aussi ses sanctuaires religieux, ses mo-
nastères désaffectés, ses châteaux fortifiés: Notre-Dame-des-Doms, en Avignon,
Saint-Trophime d'Arles, l'ancienne abbaye de Montmajour, celle de Sénanque
parfumée par la lavande.
Après ces beaux voyages, en France voisine, pays de tradition, terre de notre
langue et de notre foi, je revenais dans le Jura, mon lieu de prédilection.
Malgré les richesses architecturales, malgré les sculptures des tympans, mal-
gré les voûtes en berceau et les voûtes d'arêtes, malgré les piliers cylindri-
ques, prismatiques, libres ou encastrés, malgré les arcades monumentales, mal-
gré toute la beauté de ces lieux étrangers, la Collégiale de Saint-Ursanne
gardait ma préférence, ravivait ma fidélité. On revient toujours à ses pre-
mières amours.
Maintenant qu'elle est remarquablement restaurée grâce aux historiens et aux con-
servateurs éclairés, aux architectes compétents grâce aux artisans doués, aux au-
torités clairvoyantes, grâce aux aides financières officielles et privées, grâce
à l'effort et aux sacrifices de la commune ecclésiastique, la Collégiale retrouve
une nouvelle jeunesse pour des décennies, voire pour des siècles. Je le souhaite
de tout mon coeur, "malgré les outrages du temps et la malice des hommes", tandis
que moi, je m'achemine irrémédiablement, mais sans être pressé (que Dieu m'enten-
de), vers la fin de mon existence terrestre...
Georges Cramatte
ancien instituteur
in: AU CLOS DU DOUBS, 02-93-02, p. 5-7, 6 ill.
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