ACTES
Introduction à l'Histoire du
CHAPITRE DE MOUTIER-GRANDVAL
par André Rais

extraits
pages 321-324

Nous avons dit plus haut (2) que certains historiens avaient
admis à tort que St Germain fut abbé de trois monastères:
St-Ursanne, Vermes (3) et Moutier-Grandval. Cette thèse ne résiste
pas à la critique. Dans son édition de la Vita Sti Germani, Bruno
Krusch (4) laisse tomber avec raison le "scilicet Sancti Ursicini
atque Verdunense necnon Grandivallense", qui n'est qu'une addi-
tion postérieure, passage qui ne figure que dans le manuscrit des
archives de l'ancienne Principauté de Bâle (5). St Germain n'a pas
été abbé de tois monastères. Le grand savant allemand propose
à la place de tria monasteria, tota atria potius monarchia illa
monasterii, c'est-à-dire tout le domaine du monastère. Le faussaire
a été d'autant plus habile à placer le couvent de St-Ursanne sous
l'égide de celui de Moutier-Grandval que, précisément dans la
"Vie de St Germain", le texte mentionne une église construite
en l'honneur de St Ursanne. Sous sa plume, l'église construite en
l'honneur de St-Ursanne devint le couvent de St-Ursanne. Le tour
était joué. Il va sans dire que le monastère de Moutier ne se bor-
nait pas au village de ce nom, mais à la Grande-vallée; on va voir
dans la suite que cette constatation a son importance.

Le document de Carloman (6) a été aussi modifié par l'inser-
tion de deux cellae, St Ursanne et Vermes, (ce ne sont plus des
monasteria maintenant), ainsi que celui du 25 août 849 (7) dans
lequel nous rencontrons la même interpolation. Seule, la cella Ver-
tima est mentionnée dans celui de 866 (1).
Le 25 avril 1040, le roi Henri III confirme à Udalric, évêque
de Bâle, la donation de son prédécesseur le roi Rodolphe III. (2)
Ce document, qui prétend reprendre la phrase essentielle de la
donation du dernier roi de Bourgogne faite en 999 et renouvelée
en l'an 1000, nomme parmi les possessions du couvent la cella
Sti Ursicini. Or, la donation de 999, (3) comme la confirmation de
cette donation en l'an 1000, ne parle pas de la cella Sti Ursicini.
Examinons-en les termes. Voici le texte du document de 999:
"...abbaciam sancte Marie, sanctique Germani, quam Grandem-
vallem appellant, ad Basiliensem episcopatum diversis ex casibus
attenuatum restauracionis aminiculis locupletancium (locupletan-
dum), cum omnibus suis appendiciis integriter donavimus". La
confirmation de l'an 1000 (4) de cette donation de 999, utilise à peu
près les mêmes mots. Or, le document de 1040 (5) prétend citer la
phrase intégrale de la donation de 999 et de sa confirmation de
l'an 1000: "...unde omnibus sancte Dei ecclesie filiis innotescimus,
qualiter dive memorie antecessor noster Rudolfus Burgundionum
rex, sancte abbacie, sanctique Germani quam Grandemvallem
appellant, cum cella Sancti Ursicini, ad Basiliensem episcopatum
diversis ex casibus attenuatum restaurationis aminiculis locuple-
tandum, cum omnibus appendiciis integriter donaverat..."

Pourquoi cette addition de la cella Sti Ursicini, comme dans
les diplômes carolingiens ? Si la cella Sti Ursicini avait fait partie
des possessions de Moutier-Grandval, la donation de 999 nous
l'aurait indiqué, puisque cette donation, si importante pour l'évêque
de Bâle, est renouvelée en l'an 1000. Une donation de ce prix
devait nécessairement établir le détail des dépendances de l'ab-
baye, si cette même abbaye avait eu sous son égide les deux cou-
vents de St-Ursanne et de Vermes. Or, de ces deux monastères, elle ne
souffle mot. Ce n'est qu'en 1040, et plus tard encore, que nous ren-
controns l'addition de la cella Sti Ursicini. Que doit-on en penser ?
Cette cella de St-Ursanne serait-elle la même que cette ecclesia
constructa in honore Sancti Ursicini, ou serait-elle le monastère
de St-Ursanne sur le Doubs, comme on l'a prétendu jusqu'à nos
jours ?
Aucun doute n'est possible. Comme nous le disions tout à
l'heure, l'identification de la cella constructa in honore Sti Ursicini
avec le couvent de St-Ursanne sur le Doubs, n'est au total qu'un
jeu de mots.

Mais continuons notre enquête.

Le pape Léon IX à son tour, confirme la possession du cloître
de Moutier en date du 21 novembre 1049 (1) à l'évêque Théodoric
de Bâle. Il rappelle dans ce diplôme la donation du dernier roi
de Bourgogne et la confirmation d'Henri III. Cette bulle, qui nous
a été conservée dans le Codex diplomaticus Basiliensis, est aussi
modifiée, comme le document du roi Henri III, à l'endroit qui men-
tionne St-Ursanne. Ces deux diplômes semblent donc faire croire
que l'abbaye de St-Ursanne dépendait de l'abbaye de Moutier-
Grandval.
Or, le 14 avril 1139, le pape Innocent II confirme à la Prévôté
de St-Ursanne la possession de ses biens: l'ecclesia Beati Ursicini,
c'est-à-dire la Prévôté elle-même, et elle nous apparaît comme
autonome; seulement le village et la paroisse de St-Ursanne,
villam scilicet Sancti Ursicini cum parochia, coloniis, memore, banno,
et omnibus pertinentiis, se trouvent sous l'autorité des évêques de
Bâle, tam in temporalibus quam in spiritualibus. (2) Mais comme
le remarque justement M. Merz, (3) celui qui avait la paroisse et le
village désirait posséder la Prévôté. C'est uniquement pour cette
raison qu'un prince-évêque de Bâle (lequel ? nous ne le savons pas),
pour justifier ses prétentions - nous ne disons pas ses droits, car
il n'en avait pas - s'est permis d'interpoler les manuscrits. Sans
se gêner, il falsifia les diplômes carolingiens, et à l'aide de ces
documents falsifiés, il obtint par ruse de la curie papale et de la
curie impériale, les lettres de confirmation qu'il souhaitait.
Ce n'est pas tout. Les confirmations ont continué. On croirait
que pour justifier ses prétentions, le Prince voulait avoir à sa dis-
position un nombre considérable de documents. C'est justement
ce grand nombre de diplômes et leurs contradictions qui ont éveillé
nos doutes. Nous avons été assez heureux d'arriver aux mêmes con-
clusions que M. Merz et M. Bruno Krusch de qui nous ignorions la
valeur des travaux au début de nos recherches.

Le 15 mai 1146, le pape Eugène III confirme au prince Ortlieb
de Bâle entre autres: "... et preposituram Grandivaliensis ecclesiam
cum omnibus appenditiis suis, ecclesiam Sancti Imerii cum appen-
ditiis suis et preposituram Sancti Ursicini et parochias eiusdem loci
tam in temporalibus quam in spiritualibus cum omnibus appenditis
suis" (4).
L'empereur Frédéric, qui a reçu le diplôme interpolé d'Henri III,
donne à l'évêque de Bâle la confirmation qu'il désire, le 14 février
1160, pour l'abbatiam Sancte Marie Sanctique Germani quam
Grandemvallem appellant, cum cella Sancti Ursicini. Et, fait plus
grave, l'empereur lui permet de disposer des prébendes et d'y
nommer les chanoines. (1) L'anti-pape Victor IV, le 24 février 1160,
en fait autant. (2) Et dans tous les documents, le roi, l'empereur ou
le pape qui confirme l'abbaye de Moutier au Prince mentionne la
louable donation de Rodolphe III. (3)

Quelle fut l'attitude des religieux de Moutier, et plus tard des
chanoines ? Se laissèrent-ils frustrer de leurs droits ? Non, certes.
Ils surent manier et la plume et la langue ! C'est pour les défendre
contre toute entreprise illicite que le pape Alexandre III, dans sa
bulle du 27 février 1179, prend la Prévôté sous sa protection. De
la même manière, ce pape place la Prévôté de St-Ursanne sous
son égide. Le diplôme pour Moutier est très clair au sujet du
seigneur du domaine: "... Preterea inter Petram Pertusam et latam
Petram et nigrum fontem de Rore, nulla ecclesiastica secularisve
PERSONA in hominibus vel rebus ecclesie vestre, preter prepo-
situm et canonicos ecclesie vestre, sicut hactenus observatum est,
habeat potestatem". (4) Cette phrase ne concerne pas, comme semble
le croire M. Merz, la justice du monastère, mais bien le proprié-
taire - le seigneur (au singulier) qui est le prévôt et les cha-
noines - de la Prévôté. (5)

Si, en 1210, la Prévôté de St-Ursanne passa sous le sceptre
de Son Altesse de Bâle, (6) le chapitre de Moutier-Grandval fut
mieux avantagé, car il continua d'apprécier pendant deux siècles
encore les faveurs de la liberté. (7)
(2) Voir p. 305.
(3) Plusieurs historiens ont cru voir dans la cella Vertima l'abbaye de
Schénenwerd dans le canton de Soleure. La cella Vertima est bien le Vermes
d'aujourd'hui. Cf. Trouillat I, p. 78, note 3.
(4) G.H. loc. cit. Cf. aussi Jonas, p. 252, 16. Cité par B. Krusch.
(5) A. 55/12. Ce codex est du XVIIe siècle.
(6) Trouillat I, p. 78.
(7) Idem, I, p. 108.

(1) Trouillat I, p. 112.
(2) Idem, I, p. 168.
(3) Idem, I, p. 139 et 140.
(4) Idem, I, p. 140.
(5) Idem, I, p. 169.

(1) Trouillat, I, p. 181, avec une fausse date, Cf. Jaffé, 1, 4204.
(2) Idem, I, p. 276; Jaffé 1, 7986.
(3) Loc. cit. p. 92.
(4) Trouillat, I, p. 295, N° 194; Jaffé 8921; cette bulle est authentique,
tandis que celle d'Innocent II du 14 avril 1139 (Tr. 274; Jaffé 7985) est un
faux comme celle d'Eugène III du 17 mai 1148 (Tr. 308, N° 201; Jaffé 9264)
et celle d'Alexandre III du 27 février 1179 (Tr. 239 avec une fausse date;
Jaffé 13.306). Cf. P. Kehr in Nachrichten d. Ges. d. Wiss. in Göttingen, 1904,
p. 453, 458, 460. Cité par Merz, loc. cit.

(1) Trouillat I, p. 335.
(2) Idem, I, p. 236.
(3) Mr Stouff (Le pouvoir temporel des évêques de Bâle, I, 30) croit voir
dans la donation de 999 un droit d'avouerie du prince sur l'abbaye. Cette
opinion se justifie si l'on ne tient pas compte des autres documents et de
l'histoire du chapitre de Moutier. Rodolphe III qui substitue à sa personne
royale Adalbéron de Bâle ne donne pas à ce dernier des droits directs sur
l'abbaye, mais bien un droit de protecteur, d'avoué, (Cf. notre chapitre II,
au début), tandis que M. Poupardin (Le royaume de Bourgogne, p. 314) voit
dans cette donation les droits seigneuriaux de l'abbaye. Mais de quoi alors
celle-ci aurait-elle vécu ?
(4) Trouillat I, p. 370.
(5) Loc. cit. p. 93.
(6) Trouillat I, p. 451; Stouff, loc. cit. pièces justificatives, p. 190.
(7) Dans le Dictionn. histor. et biogr. de la Suisse, tome V, p. 27, Mr
Bessire écrit que le chapitre de Moutier a pedu son autonomie en 1210.
C'est une erreur. C'est le chapitre de St-Ursanne, ainsi que nous l'avons
dit ci-dessus, qui devint vassal de l'évêque.

et plus loin, encore un extrait, page 331:
...
Mgr Chèvre pourtant, est même arrivé à fixer la date de
l'expulsion des religieux de Grandval et de St-Ursanne. Par une
fantaisiste déduction, il conclut à l'année 1076, et il sonne, en cette
même année, le glas des deux abbayes (1). Cette thèse est à rejeter
entièrement car le 27 juin 1095 St-Ursanne est encore dénommée
abbaye. (2)

Actes 1931, p. 297-333

(1) Notice hsitorique sur l'année 1076 dans les Actes 1889, p. 49-53.
(2) Trouillat I, p. 211, avec une fausse date.

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